Les ménades (Julio Cortazar, recueil « Fin d’un jeu »)

 

Un concerto qui se métamorphose en orgie. Rouge passion.

Par son titre, cette nouvelle de Cortazar fait référence aux suivantes de Dionysos, le Dieu de la débauche et du vin, et qui célèbrent son triomphe.

Ici, il s’agit du triomphe de la passion musicale, qui est transmutée en passion au sens littéral, avec le désir, pour le public, de posséder l’orchestre et d’en disposer, charnellement.

Et le jeu qui touche à sa fin, quel est- il, sinon la récompense du public au chef d’orchestre, qui aura tenté de leur donner l’illusion d’être capable d’apprécier de la musique classique interdite aux néophytes ?

Prélude

Après une description du théâtre, le narrateur présente le programme du concert :

Le narrateur, connaisseur de classique, considère comme incongru le programme du chef d’orchestre, tout en le nuançant de l’apport culturel que ces concerts représente pour ces habitants de cette ville, qu’il a initiés au classique.

Le chef d’orchestre a donc mis à leur portée les grandes œuvres du classique. Cependant, ce n’est pas du goût du narrateur, qui l’exprime à la demande d’une de ses voisines, fort enthousiaste du concert.

Admiration incongrue

On voit nettement se dégager un sentiment général d’admiration à l’encontre du maestro, et le narrateur, qui lui est indifférent, est l’observateur extérieur, totalement neutre, de la nouvelle.

  • « Bien sûr, bien sûr, dit le docteur. Je trouve le Maître génial ce soir. Quel feu! quelle fougue! Il y avait longtemps que je n’avais pas autant applaudi.

Et il me montra deux mains, rouges comme s’il avait écrasé des betteraves cuites.

Personnellement, j’avais plutôt eu l’impression contraire et il me semblait que le chef d’orchestre était dans un de ses mauvais soirs et qu’il avait adopté un style sec et retenu pour ne pas trop se fatiguer. Mais je devais être le seul de cette opinion car, un peu plus loin, je rencontrais Cayo Rodriguez qui me sauta presque au coup et me déclara que le Don Juan avait été bestial et que le Maître était terrible. »

Les spectateurs ne s’expriment qu’avec passion, eut égard à la prestation du maestro. La foule semble subjuguée, en transe, comme la passion des adeptes d’une secte envers leur gourou.

Spectateurs de la débauche

Deux personnes se distinguent de la foule : l’aveugle et le narrateur. Ce sont les seuls à ne pas sembler envahis par le sentiment général qui subjugue la foule.

« […] mais à ma droite, deux fauteuils plus loin, il y avait un homme immobile, tête penchée, un aveugle sans doute; je captais l’éclat de la canne blanche, des lunettes inutiles. Nous étions les seuls, lui et moi, à refuser d’applaudir, et son attitude me séduisit. J’aurais voulu m’asseoir à côté de lui, lui parler. Quelqu’un qui napplaudissait pas ce soir était digne d’intérêt. »

Et plus loin, l’aveugle devient le symbole qui empêche le narrateur de sombrer dans la folie.

« Peut- être essayai-je en cet instant de m’assimiler à l’aveugle, seul être humain dans toute cette masse gélatineuse qui m’environnait. »

Premier indice d’anormalité

« […] mais simplement le Maître et le sentiment de communion qui animait la salle, l’ovation commençait à se nourrir d’elle- même, elle s’enflait de minute en minute et devenait presque insoutenable. »

Apparait alors le symbole de la Ménade, de celle qui propage la débauche, la dame en rouge:

« […] je vis une femme en robe rouge qui courait en applaudissant dans l’allée centrale pour ne s’arrêter que devant l’estrade, aux pieds du chef d’orchestre. Quand le Maître s’inclina pour saluer, il se trouva nez à nez avec la femme en rouge et fut si surpris qu’il se redressa brusquement. »

Alors que les cris se propagent et que monte la tension, la dame en rouge réapparait, et progressivement son influence se propage :

« Elle avançait lentement, comme une bête à l’affut, bien que son corps fût parfaitement droit, mais quelque chose, dans sa démarche, la trahissait; elle avançait à pas lents, comme qui va sauter. Elle regardait fixement le Maître et j’entrevis un instant l’éclat ému de ses yeux. Un homme sortit d’une rangée et se mit à la suivre. […] la femme en rouge et son cortège s’avançaient à pas lents. »

La contagion de la débauche ?

Même l’aveugle finit par se plier au mouvement de la foule, ce qui marque l’abandon de la neutralité du narrateur.

« J’avais jusque- là surveillé ce délire avec une sorte d’effroi lucide, me tenant un peu au- dessous ou au- dessus de ce qui arrivait, mais soudain un cri suraigu à ma droite me fit sursauter, et je vis que l’aveugle s’était levé et qu’il agitait les bras en criant, comme s’il suppliait, réclamait quelque chose.« 

Quand le dernier rempart à la folie cède, le narrateur se joint alors à la foule.

« Je n’y tins plus, de spectateur je devins acteur moi aussi, emporté par ce raz de marée d’enthousiasme, je courus à mon tour sur la scène et bondis sur l’estrade juste au moment où une foule délirante encerclait les violonistes, leur arrachait leurs instruments […] et les obligeait à sauter dans la salle où d’autres spectateurs les attendaient pour les embrasser et les faire disparaitre en un confus remous. »

Le triomphe des Ménades

Les Ménades : les spectateurs, s’abandonnant à l’extase de s’approprier les artistes, après s’être pénétrés de leur musique, idée de complétude, de suite logique, d’apothéose, pour la foule, mais cela étant vu comme une récompense accordée à l’orchestre.

 » […] car j’étais sûr à présent que le Maître était là, entouré par la femme en rouge et ses acolytes […] »

« […] il titubait, le visage en sang. »

« Plus rien ne m’importait d’ailleurs si ce n’était de savoir quand les cris cesseraient […] »

Épilogue

Le final : ceux qui se sont laissés gagner par la débauche due à l’effet de masse paraissent honteux de leurs actes, les autres, comme la dame en rouge, sont les Ménades, les tenants d’une victoire, fiers de leur débauche, du sexe et de la passion qu’ils ont laissés s’exprimer.

« […] je vis apparaître la dame en rouge et son fidèle cortège. Les hommes, comme auparavant, la suivaient, mais en cherchant à se dissimuler […] La femme, elle, marchait fièrement […] je vis qu’elle passait sa langue sur ses lèvres, lentement, d’un air gourmand […]« 

Mon avis

Le narrateur met en évidence une inversion de la morale : ce qui est immoral, inapproprié devient normal, juste, de bonnes mœurs, tandis que, n’étant pas touché par la vague de passion qui envahit la foule, le narrateur doit masquer son indifférence pour ne pas paraître étrange aux yeux de ses connaissances.

Dans cette nouvelle, le jeu de rôle public admirateur- maestro et orchestre admirés est rompu, le public refuse de se contenter de ce qui lui est offert (un salut du Maître et le retrait de l’orchestre de la scène.

Le public devient débauché, bien que cela paraisse naturel, et prend ce qu’il pense lui être dû, cela va de marques d’affection inappropriées à un viol supposé du chef d’orchestre par la dame en rouge.

Cependant, lors de l’accélération du mouvement de foule, plein de violence, les membres de l’orchestre disparaissent à grands cris des musiciens et du public qui les répète.

Aussi, en considérant qu’il n’est plus fait mention de l’orchestre à la fin de la nouvelle, et le champs lexical de la débauche et de la gloutonnerie qui prêtent l’esprit à penser à une orgie, et au regard de la scène finale, ou la dame en rouge se lèche les lèvres, d’un air gourmand, on peut penser que le public a dévoré l’orchestre de plaisir.

Publicités

A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
Cet article, publié dans nouvelle, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Les ménades (Julio Cortazar, recueil « Fin d’un jeu »)

  1. Ping : Nous l’aimons tant, Glenda (Julio Cortazar, recueil “Nous, l’aimons tant, Glenda”) | Du thé sur le canapé

  2. Ping : Julio CORTAZAR : rites (Nouvelles, histoires et autres contes) | Du thé sur le canapé

  3. Ping : Le tour du jour en quatre- vingts mondes, de Julio Cortazar | Du thé sur le canapé

  4. Ping : Fin d’un jeu, de Julio Cortazar | Du thé sur le canapé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s