L’idole des cyclades (recueil « Fin d’un jeu », Julio Cortazar)

 

L'art des Cyclades (musée national d'archéologie, Athènes),  by dalbera, on Flickr

Crédit : dalbera -http://www.flickr.com/people/dalbera/

Trois amis dérobent une statuette Grecque. L’amour déçu de Somoza pour Thérèse l’amènera à se plonger dans l’étude de cette statuette, devenue son idole, deux ans après.

Morand, retrouvant son vieil ami de crime, prend conscience de l’ampleur de la folie de celui- ci.

Mais alors que Thérèse se fait attendre au rendez- vous, et que la folie se fait plus violente, Morand devra réagir vite s’il veut survivre à son sacrifice.

Mais, après tous les éléments de la nouvelle, la folie de Somoza n’était- elle pas plutôt l’effet paranormal d’un objet de culte néfaste?

Résumé : un banal crime passionnel ?

  • « Cela m’est égal que tu m’écoutes ou pas, dit Somoza. C’est ainsi et il m’a paru juste de te mettre au courant.

Morand sursauta comme s’il revenait brusquement de très loin. Il se rappela qu’avant de se perdre dans une vague rêverie, il avait pensé que Somoza était en train de devenir fou. »

Ainsi débute la nouvelle. Pour une fois, il s’agit là d’une nouvelle linéaire dans son déroulement. Des flashes- back viennent entrecouper l’action, pour approfondir la psychologie des personnages, mais ici, la compréhension est aisée, il n’y a pas de zone d’ombre.

Pour résumer, Somoza, Morand et Thérèse dérobent une statuette sur une île grecque. Quand vient l’heure de la revendre, Somoza refuse de la restituer.

Morand parlemente afin de le faire infléchir, mais Somoza semble cinglé. Serait- ce dû à son amour passé pour Thérèse, qui avait choisi Morand?

Celui- ci souhaite voir autre chose que la folie dans le regard de Somoza, mais quand il s’avère être le sacrifice du culte de l’idole, Morand se défend, tue Somoza, ce qui le rend fou et l’amène à attendre Thérèse, qu’il veut offrir à l’idole.

Absurde. Il manque des éléments au résumé, ce n’est pas que cela qui se trame dans la nouvelle.

« Mais tout expliquer par une brusque folie de Somoza, c’était trop facile. »

Le passé: le larcin

Dans l’archipel des Cyclades, Somoza, secondé de Morand, déterre une statuette. De l’île, on peut apercevoir la côte de Paros, ce qui place l’action probablement à Naxos, l’île la plus proche, où ont été découvertes des statuettes « cycladiques ».

Morand et Thérèse forment déjà un couple, de français. Somoza est argentin. Après avoir décidé, à Paris, de cette expédition, ils l’écourtèrent aussitôt que Morand douta de Somoza. Lors de la découverte, Thérèse avait accouru la poitrine dénudée, et sans doute cela avait troublé Somoza. S’éloigner en brisant le trio était nécessaire, d’où un retour précipité

Deux ans à patienter. Conditions au préalable du passage en fraude de la statuette.

La déchéance de Somoza

Au soir de la découverte, Somoza exprime déjà ses élucubrations :

« […] et la nuit avait tourné lentement tandis que Somoza lui disait son espoir insensé de parvenir peut-être jusqu’à la statue par d’autres chemins que les mains, les yeux et la science […] »

Par la suite, au retour à Paris, Morand voit seul Somoza, qu’il soupçonne de convoiter Thérèse. A chacune de leur rencontre il a l’occasion de voir la statuette.

« Seul le surprenait le fanatisme de cet espoir à l’heure des confidences presque automatiques où il se sentait comme de trop; la caresse répétée des mains sur le petit corps de la statuette inexpressivement belle, les litanies monotones redisant jusqu’à l’épuisement les mêmes formules de passe. Du point de vue de Morand, l’obsession de Somoza était parfaitement analysable : tout archéologue s’identifie plus ou moins avec le passé qu’il explore et révèle. De là à croire qu’une grande intimité avec l’un de ces vestiges pouvait vous ravir, altérer le temps et l’espace, ouvrir une brèche par où accéder à …« 

Morand voit son ancien compagnon sombrer dans le fanatisme, les mots et les gestes à l’égard de la statuette se confondent avec ce qui serait d’usage auprès d’une amante.

Morand commence à croire à la folie de Somoza quand il le voit tenter de reproduire la statuette, et à l’écoute de ces discours, où il semble évoquer que la statuette lui aurait ouvert l’accès au passé, renseignant sur la nature de son culte.

Le solstice d’été

Somoza était parvenu à entrer en contact fusionnel avec la statuette cette nuit- là. Morand comprend qu’il en est devenu fanatique :

  • « Je ne te la rendrai jamais, dit Somoza simplement. Et ne croit pas que j’ai oublié qu’elle appartient à tous les deux. Mais je ne te la donnerai jamais. La seule chose que j’aurais voulu c’est que Thérèse et toi me suiviez, que vous trouviez avec moi. Oui, j’aurais aimé vous avoir avec moi la nuit où j’ai touché au but. »

Lorsque Somoza caresse devant Morand la statuette, on en a enfin une description : un corps de femme poli par les années, tenant de manche pour une hache, sans doute sacrificielle.

« […] l’idole des origines, de la première terreur sous les rites du temps sacré, de la hache de pierre des sacrifices sur les autels des collines. »

Morand, à l’observation, une fois encore, de la statuette, commence à l’imaginer d’après son usage dans le passé, sans doute d’après Somoza. Mais impossible de savoir si la folie de Somoza lui résonne à l’esprit, ou s’il se laisse gagner par celle- ci.

Les effets de l’idole

Morand a alors la certitude de la folie de Somoza, qui s’est isolé à l’écart de Paris pour sculpter des répliques de la statuette et plonger dans sa compréhension.

« Il se demanda si, profitant d’une inattention de Somoza, il pourrait appeler Thérèse au téléphone et lui demander d’amener le docteur Vernet. Mais Thérèse devait être déjà en route et, au bord des rochers où mugissait la Multiple, le chef des guerriers verts découpait la corne gauche du plus beau des mâles et la tendait au chef de ceux qui gardent le sel, pour renouveler le pacte avec Haghesa. »

La tension monte. Somoza parle alors d’un sacrifice, au nom de l’idole, qu’il baignera dans le sang. Morand, sans doute sous l’effet du stress, se sert un whisky, tandis que Somoza se dénude totalement.

  • « C’était à prévoir, dit- il en reculant lentement. Le pacte avec Haghesa, hein? Et le sang, c’est le pauvre Morand qui va le donner, n’est- ce pas ? »

A cet instant, Somoza entre en transe. Morand tente d’endormir sa folie en évoquant Thérèse, en vain. Cependant, il parvient à maîtriser Somoza, définitivement.

Alors qu’il s’apprête à sortir accueillir Thérèse et la police, pour expliquer le meurtre, il retire la hache du mort, et bascule dans le culte.

« Thérèse ne pouvait pas tarder, le mieux serait de sortir, de l’attendre dans le jardin ou dans la rue, de lui éviter le spectacle de l’idole au visage ruisselant de sang […]« 

Lorsqu’il commence à regarder le visage de l’idole, il bascule, sa description de l’idole devient sensuelle, et son comportement change totalement, Thérèse devenant la prochaine à sacrifier :

« Il valait mieux ouvrir la porte pour que Thérèse puisse entrer.Appuyant la hache contre la porte, il se mit à se déshabiller parce qu’il faisait chaud […] Il était nu déjà quand il entendit le bruit du taxi et la voix de Thérèse dominant le chant des flûtes[…] »

Mon avis

Cette nouvelle m’a rappelé, étrangement, le processus narratif de la nouvelle de H. P. Lovecraft, « Celui qui garde le ver ». Un héritier recevait une maison, où ses ancêtres célébraient un culte étrange, et, progressivement, il devint le grand prêtre ressuscitant le culte.

Le basculement de la lucidité de Morand est spectaculaire. Cela donne l’impression qu’un relai a été passé entre lui et Somoza, et que celui qui possède l’idole devient le garant de son culte.

Publicités

A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
Cet article, publié dans nouvelle, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour L’idole des cyclades (recueil « Fin d’un jeu », Julio Cortazar)

  1. Ping : Silvia (Julio Cortazar, recueil “Dernier round”) | Du thé sur le canapé

  2. Ping : Julio CORTAZAR : rites (Nouvelles, histoires et autres contes) | Du thé sur le canapé

  3. Ping : Fin d’un jeu, de Julio Cortazar | Du thé sur le canapé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s