Axolotl (Julio Cortazár, recueil « Fin d’un jeu »)

Un homme, qui va au jardin des plantes à Paris, se  passionne pour les axolotls.

Finalement, ils entrent en phase et devient un axolotl.

A moins qu’il n’y ait une autre explication …

« Il fut une époque où je pensais beaucoup aux axolotls. J’allais les voir à l’aquarium du Jardin des Plantes et je passais des heures à les observer, à observer leur immobilité, leurs mouvements obscurs. Et maintenant je suis un axolotl. »

Ainsi débute la nouvelle de Cortazár. On sait par avance le prix de l’observation des axolotls, qui était un jeu dangereux, qui s’est achevé par la métamorphose du narrateur.

Lors de ma première lecture, j’avais pensé que l’axolotl était issu de l’imagination de Cortazár. Cependant, ces créatures sont bien réelles; proches des salamandres, elles vivent à l’état larvaire sans jamais devenir adulte.

La rencontre

Dès le départ, l’homme démontre de l’empathie pour les animaux du Jardin des Plantes, à qui il prête des qualificatifs humains : ainsi les lions sont « laids et tristes », et il est « très ami des lions et des panthères ».

L’homme, qui visite quotidiennement le Jardin des Plantes, se fait remarquer du gardien. En effet, la lassitude aurait découragé n’importe qui, d’autant qu’il se borne à l’observation des axolotls. Cependant, le narrateur éprouve le besoin de justifier la normalité de son comportement, par une remarque métaphysique :

« Je m’appuyais contre la barre de fer qui borde les aquariums et je regardais les axolotls. Il n’y avait rien d’étrange à cela car dès le premier instant j’avais senti que quelque chose me liait à eux, quelque chose d’infiniment lointain et oublié qui cependant nous unissait encore. »

Par là, le narrateur donne l’indice que son observation des axolotls est une façon de retrouver un souvenir, serait- ce celui qu’il était, au départ, un axolotl?

Sa remarque sur l’état de l’aquarium a failli me perdre, car le narrateur prétend ressentir ce que les axolotls pensent de leur habitat, qu’il qualifie d’ « étroit et misérable ». Comment pourrait- il le savoir alors, n’étant pas encore devenu un axolotl? A moins qu’il n’ait pensé comme eux dès le départ …

Le narrateur emploie le passé pour référer au souvenir de sa vie humaine, et souvent, dans la même phrase, le présent, pour parler en tant qu’axolotl, ce qui est déstabilisant. L’idée du basculement homme- axolotl régit la narration de l’histoire.

Fascination

Le narrateur finit par se focaliser sur les axolotls, qu’il trouve singuliers  :

« Leurs yeux surtout m’obsédaient. »

« Les yeux des axolotls me parlaient de la présence d’une vie différente, d’une autre façon de regarder. »

De la fascination, on bascule dans l’effroi, comme si l’observation des axolotls n’était pas sans danger :

« Les yeux d’or continuaient à brûler de leur douce et terrible lumière, continuaient à me regarder du fond d’un abîme insondable qui me donnait le vertige. »

Ses semblables

Le narrateur, finalement, se rend compte de la similitude des axolotls et des hommes. Cependant, son constat repose sur des éléments absurdes, et contradictoires. Cela dénote la folie du narrateur : son besoin de rationaliser ses impressions irrationnelles.

« Et cependant les axolotls étaient proches de nous. Je le savais même avant ça, même avant de devenir un axolotl. »

« Les traits anthropomorphiques d’un singe accusent la différence qu’il y a entre lui et nous, contrairement à ce que pensent la plupart des gens. L’absence de ressemblance entre un axolotl et un être humain me prouva que ma reconnaissance était valable, que je ne m’appuyais pas sur des analogies faciles. »

Son raisonnement le démarque totalement des êtres humains. Il se comporte comme les axolotls, restant immobile et muet, appuyé comme eux, mais de l’autre côté, sur la vitre de leur aquarium.

On peut donc dire que le narrateur est en rupture avec la société, puisqu’il se sent plus proche dans son comportement, des axolotls. Il n’agit pas en humain, quoiqu’il en dise. Il semble schizophrène.

Sois un axolotl

Le narrateur, sans y prêter attention, témoigne du fractionnement de son esprit, comme partagé entre le bon sens d’un homme qui observe des animaux, et l’axolotl qui rend visite à ses congénères :

« Ils souffraient. Chaque fibre de mon corps enregistrait cette souffrance bâillonnée, cette torture rigide au fond de l’eau. »

En vain essayai- je de me persuader que c’était ma propre sensibilité qui projetait sur les axolotls une conscience qu’ils n’avaient pas. »

Ses visites deviennent quotidiennes, et loin d’eux il ne cesse d’y penser, comme drogué à leur présence. Jusqu’à ce qu’il change de point de vue, et de l’observateur des axolotls, devienne un axolotl observé par … lui- même!

Homme ou axolotl?

Qu’en est- il finalement? A-t- il été scindé en deux, sa pensée humaine restée dans son corps d’origine, et sa pensée proche des axolotls incarnée dans un nouvel axolotl?

« Je voyais de très près le visage d’un axolotl immobile contre la vitre. »

« Sans transition, sans surprise, je vis mon visage contre la vitre, à la place de l’axolotl, je vis mon visage contre la vitre, je le vis hors de l’aquarium, je le vis de l’autre côté de la vitre. »

Serait- ce, comme dans « La Lointaine » de Cortazár, un échange de corps entre l’homme et l’axolotl?

« […] je me croyais prisonnier dans le corps d’un axolotl […] »

Par cette remarque, et le contact tactile d’un autre axolotl, je déduis :

  • que le narrateur a toujours été un axolotl,
  • que l’axolotl immobile qu’il a regardé en dernier, quand il était dans un corps d’homme, était son corps d’origine, mais inanimé car vide,
  • que le corps d’un axolotl n’est pas réellement une prison, mais là j’anticipe un  peu!

« Pendant un certain temps nous avons continué d’être en communication lui et moi, et il se sentait plus que jamais lié au mystère qui l’obsédait. »

« Je crois qu’au début je pouvais encore revenir en lui, dans une certaine mesure […] »

« […] lorsque j’étais encore en lui. »

La fin du récit confirme mes hypothèses :

  • L’ homme avait une structure mentale créant la possibilité à l’esprit d’un axolotl de s’y loger.
  • Ainsi l’homme que je qualifiait de  psychotique était en fait un homme avec son esprit et celui de l’axolotl en communication, en communion,  associés, d’où la nécessité de retourner voir le corps de l’axolotl régulièrement (afin de ne pas le laisser vide trop longtemps ?)

Au final, l’axolotl qui retourne dans son corps, s’est détaché de l’homme. Il en tire une meilleure compréhension du mode de pensée humaine, donc il acquiert ce type de pensée, qu’il partage avec congénères (par lien télépathique entre eux). Ou bien c’est le type de pensée, très humaine, des axolotls, qui a permis cette expérience hors de son corps, dans celui d’un humain.

Mon avis

C’est l’une de mes nouvelles préférées de Cortazár.

Il est suggéré par entretien de Cortazár, où il fait par de sa phobie de se faire happer par l’axolotl qu’il observait, que l’ humain devient un axolotl.

Je n’en suis pas convaincu. Car comment expliquer que le corps de l’homme ne disparaisse pas, ne se transforme pas? A la place il y a l’axolotl dans l’aquarium et l’homme qui part. Donc l’hypothèse demeure valable.

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A propos Erick

INFP, en transition : écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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7 commentaires pour Axolotl (Julio Cortazár, recueil « Fin d’un jeu »)

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