Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman

Consolation by Joe Rosenthal  by Shaun Merritt, on Flickr

Crédit : Shaun Merritt – http://www.flickr.com/photos/shaunpierre

Derrière ce titre à rallonge, témoignant de l’impossibilité pour l’éditeur de résumer le propos, ce court texte aborde la vie sans dogme, principe, conviction spirituelles.

Ce fut dur pour l’auteur. Avancer quand il n’existe rien pour dissiper sa solitude, pas même une illusion.

Car il voyait trop bien le sens caché derrière cette chimère pour se laisser prendre à penser qu’elle durerait et le plongerait dans un bonheur durable.

Quatrième de couverture

Le point de vue des éditeurs

Depuis la découverte, en 1981, de ce texte où Stig Dagerman, avant de sombrer dans le silence et de se donner la mort, fait une ultime démonstration des pouvoirs secrètement accordés à son écriture, le succès ne s’est jamais démenti. On peut donc, aujourd’hui, à l’occasion d’une nouvelle édition de ce « testament », parler d’un véritable classique, un de ces écrits brefs dont le temps a cristallisé la transparence et l’inoubliable éclat.

La musique du hasard

C’était à la FNAC, à un moment où j’avais épuisé mon inspiration, où j’espérai, au détour d’une allée, trouver un livre qui m’apporte des idées neuves, ou avec qui entrer en relation, qui me dise : « tu n’es pas seul, ce que tu penses a déjà été formulé ».

J’ai rigolé tout seul quand j’ai compris que ce n’était pas une feuille, placée entre les livres du rayon Scandinavie, où j’avais déjà pu découvrir Niels Holgersson, mais bien un livre.

22 pages! Et c’est en comptant la présentation de l’éditeur. Il s’agit en fait d’un court texte, d’un testament, qui plonge dans le désespoir en étudiant les raisons de la consolation, avant une envolée lyrique en faveur d’une consolation véritable, intemporelle.

Le besoin de consolation

« Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. »

Ainsi débute le texte. L’auteur se dévoile, sa vie n’étant pas soutenue par des croyances, des convictions, il est contraint de l’aborder les yeux grands ouverts, sans pouvoir bénéficier de l’illusion de ce qui aide à ressentir le bonheur de vivre, puisqu’il voit au- delà de l’illusion, il conçoit son rôle, sa raison d’être, et son caractère éphémère.

Stig Dagerman évoque les deux sortes de consolation :

  • la réponse à l’absence : l’âme sœur qui comble la solitude, le récif pour celui qui risque de se noyer, la possibilité de la liberté pour le prisonnier;
  • la complaisance dans sa situation : ainsi le solitaire devient misanthrope car les autres sont méprisables et ne valent pas le détour, l’excès est favorisé car notre état, censé être instable et désagréable, est alors perçu comme naturel et enviable.

Cependant, qu’importe le réconfort, il n’éclipse la réalité qu’un instant, et les doutes reviennent vite. Le désespoir, la peur, la désillusion, sont aux aguets de celui qui s’est plongé dans les bras de la consolation.

« L’idée  me vient finalement que toute consolation qui ne prend pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. »

Ainsi, c’est parce qu’il est en panne d’inspiration que le poète éprouve du bonheur dès qu’il la retrouve, sous forme de quelques vers, mais l’instant d’après, il est de nouveau en proie à son désespoir, car ce qu’il a écrit pourrait ne pas être à la hauteur de ses écrits précédents, ou bien l’inspiration manquerait de nouveau.

« Tout ce que je possède est un duel, et ce duel  se livre à chaque minute de ma vie, entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroitre mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. »

L’illusion de la liberté, LA consolation ?

La seule réelle consolation, et durable, c’est la liberté. Mais il faut son opposée, la servitude, pour la révéler. Ainsi, sous la contrainte, l’idée que la liberté est chose inviolable et à conquérir console.

Cependant, étant libre, je ne peux pas jouir de ce sentiment de bonheur si je n’ai pas conquis cette liberté.

De même, la liberté est angoissante, parce que si rien n’entrave notre vie, rien n’est là non plus pour lui donner une direction, et le résultat de la liberté, c’est le poids de la responsabilité de sa propre vie, et l’affirmation de notre solitude individuelle.

Dagerman décrit le monde civilisé comme entravant la liberté, car ce qu’on échange nous rend dépendant. Ainsi, si j’échange mon travail pour vivre, ma vie dépend de mon travail, et donc mon angoisse sera focalisée sur le risque de perdre mon emploi dans la société.

« Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine. »

La volonté de vivre

L’auteur comprend qu’autrui ne peut pas légitimement retirer la volonté de vivre d’un individu, ni lui imposer un mode de vie captif.

Ce sentiment lui permet de relativiser sa vie, qui n’a de limite que quand on spécifie des données à mesurer. Ainsi la vie n’a de raison qu’en elle- même, et non pas selon des critères imposés, par soi ou autrui.

« Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. »

« Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. » […] »ce qui est parfait œuvre en l’état de repos. »

« L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. »

Mais pour l’auteur, la liberté n’existe plus depuis que la civilisation a construit des modes de vie auxquels il est impossible de se soustraire. Il n’y a plus de territoire vierge où il est possible de vivre sans contrainte.

« […] où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut donc que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. »

L’espoir demeure pour Stig Dagerman, car s’il est obligé de vivre en société, l’homme  est inviolable en tant qu’être fondamentalement libre et à qui la volonté de vivre ne peut être légitimement retirée.

Sachant cela, il peut résister à la société en faisant valoir son individualité. Cela ne supprime pas son désespoir, ni son besoin de consolation. Mais la volonté de vivre, en elle- même, serait à même de permettre à chacun de continuer à vivre, malgré le désespoir ou l’espoir.

Mon avis

La volonté de vivre, on la retrouve dans If (« Tu seras un homme, mon fils »), de Rudyard Kipling, où ce dernier énonce toutes les formes d’illusion de la vie. Celui qui est capable de les laisser aller et venir, glisser sur sa peau comme sur du marbre, est un homme.

Le désespoir et l’espoir sont fatals car ils donnent l’illusion d’être définitifs et intemporels, mais ils s’alternent, sans l’assurance de durer, sans indiquer la prochaine venue de l’un ou de l’autre.

C’est cette incertitude qui porte atteinte à la volonté de vivre. Faire face au changement, l’accueillir comme un fait normal du monde, doit être une condition pour mener une vie sereine, pour continuer à vivre, pour celui qui n’a ni foi ni principe ni dogme ni croyance limitant sa liberté mais le rassurant le long du chemin de sa vie.

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A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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2 commentaires pour Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman

  1. Anonyme dit :

    C’est une très belle analyse, merci beaucoup d’avoir pris le temps d’expliquer de manière plus simple ce qu’à voulu exprimer l’auteur. Le texte n’étant pas facile et demandant plusieurs relectures, cette analyse m’a beaucoup aidée !

    • Erick dit :

      Merci à vous d’avoir pris le temps de vous arrêter sur mon blog!
      Ce texte, court, me semble être un condensé du style de l’auteur (ce que je suppose, car n’ayant rien lu de lui), car Dagerman n’avait résolument pas l’esprit à améliorer l’accès à son testament (ni l’objectif qu’il soit publié).
      Ca fait déjà plusieurs années que je ne l’ai relu. C’est le genre de lecture qui se revisite à chaque nouvelle expérience de la vie.

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