Les portes du ciel (Julio Cortazar, recueil « Bestiaire » )

Un avocat, ami d’un couple dont il défendait le mari, assiste aux funérailles de l’épouse.
Revenant au cabaret d’où elle était issue, ils retrouvent soudain la défunte, dans l’atmosphère, le tango, les fastes de cette ambiance populaire.

Les obsèques

« A 8 heures, José- Maria s’amena avec la nouvelle et il m’apprit de but en blanc que Célina venait de mourir. »

Le narrateur nous décrit le cadre : Célina, l’épouse de Mauro, à l’hôpital, morte dans un sifflement final.

Sur le trajet, se préparer à l’ambiance habituelle, à laquelle il se sent étranger, incapable de se laisser pénétrer du chagrin qui étreint la cohorte d’invités, une mascarade selon lui, où le chagrin est disputé par les femmes, gardiennes de la salle d’obsèques, les hommes étant relégués à l’extérieur, à soutenir Mauro, et à boire.

Le narrateur observe les obsèques comme un spectacle sans surprise, avec un détachement commun au héros de l’Étranger, d’Albert Camus. Personne ne s’adresse à lui autrement que par son titre, insinuant qu’il est une distance infranchissable entre cet avocat et les autres.

Cependant, le narrateur n’est pas sans sentiment. Son attitude semble plutôt due à de l’exaspération, de devoir adopter un comportement, des sentiments convenables, sans pouvoir exprimer ce qu’il y a de vrai dans son cœur.  Ainsi, chacun dans ces obsèques semble détenir un rôle qui lui est propre. Rien n’est laissé au hasard.

« Misia Martita et une autre femme  me regardèrent […] Je vis à leur air supérieur qu’elles venaient de laver Célina et de la mettre dans le linceul; ça sentait même légèrement le vinaigre. »

« Je compris que je n’avais plus rien à faire là, que cette pièce appartenait à présent aux pleureuses qui arrivaient dans la nuit. Mauro lui- même n’aurait pas pu venir s’asseoir tranquillement à côté de Célina […] »

Un monde de monstres

Marcelo, le narrateur, convainc Mauro d’aller au cabaret Santa Fe se changer les idées. Mauro est confronté à un monde auquel Célina appartenait,et qui ne lui convient pas. Célina est décrite comme une bête, par opposition au narrateur et à Mauro, qui appartiennent au monde civilisé.

« C’est pour ça qu’elle demandait à Mauro de l’emmener dans les bals; je la voyais se transformer dès l’entrée, dès les premières bouffées d’air chaud et de bandonéons. »

Cette nouvelle présente un problème ethnique  de la société argentine. Les civilisés sont les plus blancs, les danseuses mates sont des monstres.

« Déjà Mauro avait enlacé une petite noiraude […]. Son choix instinctif et pourtant médité me fit rire; la petite était la moins « monstre » de toutes. »

Enfin, le monstre peut être vu, par extension, comme toute population  non citadine, et donc moins civilisée :

« […] il y eut des cris et des applaudissements parmi les monstres, les gars de la campagne surtout et qui admiraient Anita sans réserve. »

Une vision de son paradis

Pris par l’ambiance, Marcelo réalise que tout lui rappelle Célina, dans ce cabaret.

« Célina avait un peu la même voix quand elle avait bu, et soudain, je me rendis compte que le Santa Fé, c’était Célina, la présence presque insupportable de Célina. »

Participant alors au bal, les deux compères voient s’entrouvrir les portes du ciel. Dans ce paradis, Célina goûte enfin au plaisir d’être au cabaret, non pas par obligation, uniquement pour son ambiance.

« […] et Célina, qui était vers la droite, émergea de la fumée en tournant pour obéir à la pression de son cavalier et resta un instant de profil et leva la tête pour écouter la musique. Je dis bien : Célina, mais sur le moment, je le sus plutôt que je ne le compris, Célina qui était là sans y être évidemment, comment comprendre cela sur le moment. »

« C’était son dur paradis enfin conquis, son tango que l’on rejouait pour elle seule et pour ses pareils […] »

Mon avis

Cette nouvelle est à rapprocher des Lettres de maman. En effet, il y ait aussi question d’un défunt, qui se manifeste dans le monde des vivants.

La narration est ici différente. Alors que pour les lettres de maman, le frère disparu s’insérait dans la réalité, devenant de plus en plus présent, le narrateur en venant à douter de la véracité de sa mort, Célina brille par son absence dans la salle d’obsèques. Son cadavre y est, mais l’essence l’a quitté.

En retournant au cabaret d’où elle provenait, ils se remémorent chaque facette de ce qui faisait la vitalité de Célina, jusqu’à ce qu’elle devienne omniprésente, dans la danse, dans la voix de la chanteuse, aux bras d’un danseur.

En y repensant, on peut comparer Célina à un animal sauvage, une bête que Mauro aurait tenté d’apprivoiser. Mais en dehors de son milieu naturel, Célina a attrappé une maladie. Sans doute liée à son mal- être, car soufrir des poumons, alors qu’elle n’était plus au cabaret, siège de la moiteur …

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A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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