Lieu nommé Kindberg (Julio Cortazar, recueil « Octaèdre »)

Une nouvelle qui débute sous la pluie, où attend Lina, l’auto -stoppeuse.
Une histoire anecdotique, dans le pur style de Tonino Benaquista.
La rencontre entre une étudiante bohème, et un commercial insipide.

A priori. Et pas une once de fantastique, alors où est l’intérêt ?
Les rives du souvenir, où Marcelo ne s’abreuve plus, s’obstinent à lui envoyer des messages du passé, au travers de Lina.

Le passé. La vie rêvée. Le bilan.

Le bonheur, le hasard, la plénitude, la vacuité, la mort, tout se superpose pour lever le voile des  futurs possibles mais avortés, des actes manqués.

La montagne des enfants, gentille, aimable

« […] un village où l’on arrive la nuit du fond d’une pluie qui se lave rageusement le visage contre le pare- brise, un vieil hôtel aux couloirs profonds où tout est préparé pour oublier ce qui dehors continue de fouetter et de griffer, la halte enfin, pouvoir se changer, savoir qu’on est si bien, si à l’abri[…] »

Le décor est dépeint par Marcelo, alors qu’il regarde son oursonne de Lina manger le pain.

L’histoire est narrée comme lorsqu’on rencontre un ami, qui nous raconte les évènements peu à peu, sans perdre une miette du présent, qu’il commente, dans lequel il s’investit. Alors il y a des allers- retours, pour enfin comprendre, ôter la buée et le floue du récit.

Lina la chilienne et Marcelo l’argentin se rencontrent, sous cette pluie, l’auto- stoppeuse dévorée par l’ondée, s’engouffrant dans l’auto du sauveur.
Ce n’est pas Copenhague, mais elle s’en rapproche, alors à Kindberg, dans un hôtel, passer la nuit, et puis demain se séparer à la croisée des chemins.

Une énième rencontre

Lina, c’est la jeunesse. Fuyant la rigidité du futur prévu dans son pays, elle part en auto- stop rejoindre des hippies à Copenhague.

« […] je t’ai dit Marcelo que je ne veux pas m’attacher, je ne veux pas veux pas veux pas, Copenhague c’est comme un homme qu’on rencontre et puis qu’on laisse (ah), un jour qui passe, je ne crois pas à l’avenir, dans ma famille on ne parle que d’avenir, ils me cassent les couilles avec leur avenir, et à lui aussi on les lui cassait, son oncle Roberto devenu tyran affectueux pour veiller sur Marcelito orphelin de père et si jeune encore le pauvret, il faut penser à l’avenir mon petit, la retraite ridicule de l’oncle Roberto, ce qu’il nous faut c’est un gouvernement fort, la jeunesse d’aujourd’hui ne pense qu’à s’amuser, nom d’un chien, de mon temps[…] »

Correcte sous des vêtements sales de baroudeuse, le sac en vrac à l’image de sa vie rêvée, qu’elle vit, elle détonne auprès du vendeur de préfabriqués impeccable.

« oursonne girl- scout avec tonton- gâteau »

« Et ce frisson presque une crampe en là en bas, Lina le regardant de toute sa frange, les chambres quelle folie, demandes- en une seule. »

« Et lui sans la regarder mais avec ce frisson désagréable, alors c’est une virée, alors c’est une merveille, alors oursette soupe cheminée, alors une de plus et quelle chance, vieux, parce que celle- là est bien jolie. »

Il l’a prise en auto- stop. Et après le repas, ils monteront dormir dans leur chambre, au lit unique, ou alors lui sur le canapé, en gentleman. Mais tout s’annonce pour être comme imaginé sans se l’avouer.

Une impression de déjà- vu

C’est un étudiante, ce sont les ’70, mouvement hippy mondial, les cours de philo, il se souvient de sa jeunesse, en filigrane.

« […] mais lui n’avait jamais fait de stop, pratiquement jamais, une ou deux fois avant d’entre à l’université et après il avait eu assez pour se débrouiller et pourtant il aurait pu, la fois où les copains avaient projeté de s’embarquer tous ensemble sur un voilier qui mettait trois mois pour regagner Rotterdam, charge et escales, six cents pesos, c’était donné […] un beau jour les réunions avaient pris fin, on ne parlait plus du voilier, il faut penser à l’avenir […] »

Jeu de rôles

De par la différence d’âge, il endosse un rôle de papa protecteur, lui payant le repas, veillant à ce qu’elle prenne ses médicaments car avec la  pluie.

Elle, dans son rôle d’étudiante, boit ses connaissances comme on écoute son professeur, un lien d’admiration- protection s’instaure.

Unisson

Leur attitude persiste jusque dans la chambre où il veut s’assurer de ne pas en profiter. Il doute d’avoir bien évalué la situation.

« […] prends- en une seule, assumant sans aucun doute tout le sens de cette économie, sachant à quoi cela l’engageait et peut- être habituée et même l’attendant à la fin de chaque étape, oui mais si à la fin ce n’était pas comme ça puisque ça n’avait pas l’air d’être comme ça, si à la fin surprise, l’épée au milieu du lit, si à la fin brusquement le canapé du coin, et lui bien sûr en vrai gentleman[…] »

Alors il la questionne, et manque de briser l’alchimie.

« […] les corps se laissant mener et connaître et à peine un gémissement, une respiration essoufflée et devoir lui dire car ça oui il le fallait, Lina, ce n’est pas par reconnaissance que tu le fais, n’est- ce pas? […] une rage aussi dans la voix, comment peux- tu, comment peux- tu Marcelo, bon, c’est vrai, oui, d’accord, là c’est fini, pardonne- moi mon amour, pardonne- moi, il me fallait te le dire, pardonne- moi douce, pardonne- moi, les bouches, l’autre feu, les caresses aux bords roses[…] »

Le présent sacrifié, pour quel avenir ?

Alors que Lina sombre vers d’autres cieux, il se remémore enfin. La vie de Lina, au présent, qu’il avait désirée, mais sans avoir pu lutter contre les amis, happés par l’avenir, lui sacrifiant leur présent.

Il évoque enfin Marlène de Bruxelles. Est distillé qu’il vit avec elle une existence rangée, calme, comme le prête à penser son métier.

« […]non plus Marlène à Bruxelles, les femmes comme lui, calmes et sûres, et tous les livres déjà lus, mais elle, l’oursonne, sa façon de recevoir sa force, d’y répondre, et après, encore au bord de ce vent plein de pluie et de cris, glisser à son tour dans un demi- sommeil, comprendre que ça aussi c’était voilier de Copenhague, sa tête posée entre les seins de Lina était sa tête du Rubi, les premières nuits adolescentes avec Mabel ou Nélida dans l’appartement prêté par Monito, les rafales furieuses et élastiques et presque aussitôt pourquoi on n’irait pas faire un petit tour dans le centre ? »

Refus de rejouer le passé ?

« Alors, même pas ainsi, même pas dans l’amour ne pouvait s’abolir ce miroir tourné vers le passé, le vieux portrait de lui- même jeune que Lina lui tendait en le caressant et Shepp et dormons maintenant, encore un peu d’eau s’il te plait […] »

Résolument, côtoyer Lina lui fait ressentir ses actes manqués du passé, qu’il souhaite laisser aux poussières du temps. Alors il dénoue le lien de la nuit, pour reprendre ce chemin de vacances qui est le sien, et la laisser à ses rêves bohèmes de jeunesse.

Epilogue

Mea culpa

J’ai été frappé par cette nouvelle, comme quand on entend parler de soi, de façon inattendue.

Des souvenirs me sont revenus, je me revoyais en Marcelo jeune, les refus, la peur de vivre des expériences de jeunesse comme faire le tour de France avec un ami en stop.

Et puis la rencontrer, cette bouffée d’air dans cette soirée, vaporeuse, les cheveux frisés ondulant comme ses courbes et son sourire plaqué contre son corps avenant, la simplicité détachée du poids de l’avenir, construit pas à pas en vivant le présent, cadeau qu’elle semblait refuser d’échanger contre des certitudes inconsistantes, à venir.

Et comprendre que je ne suis pas sur le bon chemin.
Qu’il me mène dans un mur douloureux, dur, et non pas là où les amis de toujours se sont battus à petit pas pour arriver.
Le château dans le ciel, auquel il fallait construire un escalier.
Et moi bloqué sur les chemins autorisés, ne comprenant pas que construire ma voix rapide vers mon idéal ne pouvait pas être rapide, facile, directe.

Dévoiler la fin

En bonus, un extrait de l’entretien de Cortazar avec Ernesto Gonzales Bermejo :

« C’est une nouvelle autobiographique. La nouvelle que se doit d’écrire un homme sincère, qui se sent vieillir, et qui a une rencontre avec une adolescente qui lui montre tout ce qu’il aurait pu être mais qu’il n’a pas eu le courage d’être, quand c’est déjà trop tard. La meilleure chose, alors, c’est de s’incruster dans un platane à 160 kilomètres à l’heure, comme le fait le personnage. »

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A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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