Les pas dans les traces (Julio Cortazar, recueil « Octaèdre »)

Un critique, obsédé par la reconnaissance, découvre les sacrifices et mensonges nécessaires à la consécration nationale.

L’opportunité

Jorge Fraga est à un tournant de sa vie.

Accueilli à l’université, ce critique reconnu se voit refuser l’accès à l’Europe pour d’éventuelles recherches.

Son intérêt pour le poète Claudio Romero, mystérieux car peu prolifique, mais d’influence, l’amène à en écrire la biographie. Et les promesses de voir s’ouvrir les portes de l’Europe.

« Pendant deux ans et demi, Fraga réunit les matériaux du livre. La tâche n’était pas difficile, mais ça n’en finissait pas et ce fut parfois ennuyeux. »

Mais déjà, les similitudes entre leurs vies amènent Fraga au perfectionnisme, au soucis d’accumuler les détails de la vie de Romero, afin d’éviter une autobiographie inconsciente.

« Comme avec les bons appareils photos, il faudrait trouver le point de vue correct pour que le sujet soit bien cadré et que l’ombre du photographe ne lui marche pas sur les pieds. »

Susana

Les recherches de Fraga l’amènent auprès de la fille de Susana Márquez, amour de Romero jusqu’alors inconnu.

En parcourant ses lettres, Fraga lève le voile sur l’ellipse de deux ans précédant sa consécration puis sa mort.

« Fraga pouvait s’estimer heureux d’avoir saisi au vol l’allusion du juge de campagne faite sur un ton différent. Muni de ce fil conducteur, il était arrivé à retrouver la maison lugubre à Burzaco où Romero et Susana avaient vécu près de deux ans; les lettres que lui avaient confiées Raquel Márquez correspondaient à la fin de cette période. »

Les lettres, d’un ton rappelant ses poèmes, enjoignaient Susana à vivre sa vie, et non pas à prendre en charge Romero, malade, alité.

A son rétablissement, Romero, devenu célèbre, aura écrit une ode à Irène Paz, un amour non partagé. Puis il aurait rechuté, avant de disparaître.

Succès

Fraga s’arrête alors, conscient qu’il possède suffisamment d’éléments, et rédige la biographie.

Aussitôt, le livre apporte à Fraga tous les honneurs désirés et envisagés.

Pour la cérémonie du prix national, il s’isole chez Ofelia, à la campagne, afin d’écrire un discours pour son triomphe.

Désillusion

Après s’être départi de l’étreinte d’avec Ofelia, il réalise que son livre est une imposture. Tout était trop parfait.

« Claudio Romero ne s’était pas sacrifié pour Susana Márquez, il ne lui avait pas rendu sa liberté au pris de son renoncement, il n’avait pas été l’Icare des pieds de miel d’Irène Paz. »

Il revient à Raquel pour la confronter à la vérité. En lisant la dernière lettre dissimulée, Fraga comprend l’imposture, qu’il supposait, qui était nécessaire pour faire Romero accéder au stade d’icône.

Lynchage

Par son discours, Fraga entreprend de révéler la vérité, en déconstruisant son hommage biographique.

Le lynchage médiatique est immédiat, car on ne traîne pas une idole dans la boue impunément. De retour chez Ofelia, il se maudit :

« Je suis brûlé, tu comprends, ils ne me pardonneront jamais de leur avoir mis une idole entre les bras et après de la leur faire voler en éclat. Et tout ça, remarque, est parfaitement idiot, Romero continue d’être l’auteur des meilleurs poèmes des années 20. Mais les idoles ne peuvent pas se permettre d’avoir des pieds d’argile […] »

Confrontation : les pas dans les traces

Fraga voit alors des similitudes avec la vie de Romero. Son succès est une imposture, comme l’image d’icône de Romero, forgée par l’abus de Susana. Son discours aura eut le même effet que l’ode de Romero, qui signait l’arrêt brutal des progrès d’un arriviste.

Mais Ofelia apporte à Fraga un éclairage différent : par son discours, il aura fait éclater la vérité. Même si ce fut bref. Fraga comprend alors qu’il peut se retirer, refusant les honneurs injustes et renouant avec ses anciens amis, et demeurant avec Ofelia.

Mais, en toute fin, Fraga réalise que tout évènement est contextuel, qu’il peut en tirer partie pour reconquérir les honneurs, que son discours l’aura, au contraire, consacré.

Vivre du mensonge sa vie rêvée, comme un imposteur, ou être authentique et retrouver sa vie d’avant, tels sont les choix qui s’offrent à lui.

Cependant, malgré ses principes, qui l’ont mené à dévoiler l’imposture de la vie de Romero, la lettre le prouvant ayant été perdu, il est encore possible de vêtir ce mensonge, et d’accéder aux honneurs qu’il désire. Tout laisse penser qu’il choisira cette voie.

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A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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