Céphalée (Julio Cortazar, recueil « Bestiaire »)

Julio Cortazar écrit cette nouvelle en mémoire de violents maux de tête.

L’élevage des mancuspies s’avère difficile, mais lucratif.

Alors, ils endurent les affections, renseignant leurs symptômes et prenant les cachets, évitant avec soin le mal culminant, la céphalée.

Curieuses créatures

Les mancuspies sont inimaginables. Des indices, sous forme de description partielle, glanés au fil du texte, ne permettent même pas d’en faire un schéma.

  • « les adultes muent, le poil de leur dos tombe »
  • « l’autre retire les oisillons » : oiseaux?
  • « ceux qui ont plus de 37°,1 » : des homéothermes ?
  • « envoie les autres dans l’enclos avec les mères, pour la tétée »
  • « il faut les prendre délicatement par les oreilles et par les pattes, comme des lapins »
  • « elles dorment étendues de tout leur long et perdent ainsi beaucoup plus de chaleur que les animaux qui se roulent en boule »
  • « on distingue le piaulement suraigu des femelles, le ululement plus rauque des mâles » : ce seraient de petits oiseaux comme les poules, ou des oiseaux de nuits comme les hiboux ?
  • « un mâle tombé sur ses pattes de devant »

Et ces créatures ont un bec. La variété de leurs caractéristiques les rendent impossible à imaginer, sauf à éluder certains aspects.

Et cela peut se justifier, comment en effet imaginer des créatures capables de générer des troubles psychiques dans leur sillage ?

Il semble que le flou les entourant est en relation avec la difficulté à faire percevoir les symptômes d’un mal psychique, inobservable, que la victime qui les subit est seule à pouvoir décrire.

Et de cette description dépend le remède à employer, d’où l’importance pour le malade à employer les mots justes, pour que son médecin puisse les raccorder à une maladie à laquelle répondre par des soins.

Les maux et remèdes

Les personnages, qui s’occupent de l’élevage des mancuspies, sont la proie d’affections psychiques. Ils s’emploient à les décrire, et le nom latin associé aux symptômes est celui du remède à employer pour soulager le mal.

Le remède est sous forme de comprimés homéopathiques, choisis d’après les manuels dont ils disposent. Au traitement s’ajoute la description fidèle des symptômes, qu’ils devront remettre au docteur Harbin de retour à Buenos Aires.

Cela amène plusieurs questions :

  • le but de leur entreprise semble être la vente de mancuspies qu’ils élèvent; cependant, qui pourrait souhaiter en acheter, au vu des ravages mentaux qu’elles provoquent ?
  • les guides des affections psychiques, comment ont- ils été écrits? Y a-t-il déjà eu, par le passé, pareilles expériences?

En fait, le gain ne semble qu’être un appât, une raison de mener l’expérience à son terme. Car leurs journées répétitives, leur prise de notes, cela fait plutôt penser à une expérience médicale, dont ils seraient les cobayes.

La céphalée semble être le mal ultime, à éviter de par ses symptômes. Lorsqu’ils approchent de la migraine, il est suggéré que la céphalée est bien pire.

L’adversité

Les protagonistes doivent veiller à la bonne santé des mancuspies. Leur agitation, leur stress, cela intensifie la gravité des symptômes qu’elles génèrent.

Un jour, ils perdent deux membres de leur ferme, s’étant enfuis sans doute pour couper court aux maladies.

« […] au début, la fuite de Leonor et du Chango ne nous a presque pas affectés. »

Ils ne peuvent se faire aider, car ils sont dans un hameau désertique, isolé des villages alentours.

« Tout le temps nous pensons que nous ne devons pas penser à ce qui est arrivé, nous travaillons sans vouloir admettre que nous sommes seuls à présent, sans cheval pour franchir les dix kilomètres qui nous séparent de Puan, avec des provisions juste pour une semaine et entourés de cheminaux inutilisables à présent que dans les autres villages s’est répandu le bruit stupide que nous élevons des mancuspies car personne ne veut plus s’approcher de peur des maladies. »

Ils en viennent donc à devoir s’occuper des créatures, en sous- effectif, avec des symptômes croissant en douleur, car les mancuspies sont stressées, de par la disparition de Leonor et du Chango, et aussi à cause de leur sous- alimentation, vu que les provisions s’épuisent.

La céphalée s’approche

Malgré la récupération de la monture volée par la police, la proximité des tourments, qui s’intensifient, ne leur permet pas de se ravitailler, pour apaiser les créatures.

Alors, le rythme du conte devient haletant. Les créatures décèdent en partie, de façon horrible, décrite indirectement par les symptômes de nouveaux malaises.

Des mancuspies manquent à l’appel, bien que les cadenas des cages n’aient pas été violés. De même, ils ne comprennent pas comment les jeunes, séparés des parents, se retrouvent ensembles dans les mêmes cages. Les animaux se mutilent.

En parallèle, le repos des fermiers devient chaotique, interrompu par la prise de médicaments pour soulager les symptômes.

Finalement, ils se retrouvent enfermés dans la maison, dans la pénombre, à lire frénétiquement les recueils médicaux.

La maison devient le symbole de leur cerveau comprimé, l’obscurité le remède qui tient la céphalée à l’écart, et les impressions hostiles du dehors, qui pourtant semblent aussi à l’intérieur de leurs têtes, les symptômes d’une migraine réelle et intense.

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A propos Erick

INFP, en transition : écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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