L’île à midi (Julio Cortazar, recueil « Tous les feux le feu »)

Marini, un steward effectuant la ligne Rome– Téhéran,  aperçoit, un jour, vers midi, une île depuis le hublot.

Début d’une plongée dans l’imaginaire lié à cet île, la volonté de quitter une existence répétitive et sans saveur, pour le calme et la simplicité, la pureté de l’île …

Eh non! Cette nouvelle ne parle pas réellement de cela!!

Résumé

  • Marini aperçoit l’île, suffisamment distinctement pour décrire ses différents abords.
  • Description de sa vie, routinière, entre l’Italie et l’Iran ou la Syrie, avec Carla, ou d’autres femmes.
  • Alors que son intérêt grandit pour l’île, il fait des recherches sur Xiros, sans susciter l’intérêt de Carla.
  • Le changement de poste, pour la ligne prestigieuse de New York, alors qu’il aurait pu ainsi sortir de sa routine léthargique, il le refuse, au grand étonnement de son patron.
  • Envahi par son intérêt pour l’île, il prévoit d’y aller en vacances. Sa vie s’organise autour de cela.
  • Chaque vision de l’île se fait plus précise.
  • Son quotidien le touche de moins en moins, il ne pense qu’à l’île, à sa prochaine rencontre depuis le hublot.
  • Il avance son voyage vers l’île de Xiros.
  • Il décide de ne jamais repartir.
  • Il devient différent du steward qu’il était : plus concerné par la nature, une envie de vie simple. Scission entre celui qu’il était et le Marini de l’île.
  • Projets étranges (tuer le patriarche de l’île).
  • Élément perturbateur : accident d’avion.
  • Mystère : il n’y a qu’un corps sur la plage, alors que Marini avait ramené le noyé.

Vous avez compris, ce qui se joue ici ? Relisez La nuit face au ciel, car on est aussi ici dans le récit d’une double réalité. Avec des nuances, certes.

Dissonance dans le récit

Ennui

L’ennui du steward est palpable, et témoigne de son désir de changement.

« Marini s’attardait à fixer la table, se demandant avec ennui si cela vaudrait la peine de répondre au regard insistant de la passagère […] »

Alors, quand on lui propose une promotion, tout prête à penser qu’il va l’accepter.

« Huit ou  neuf semaines plus tard, quand on lui proposa la ligne de New York avec tous ses avantages, Marini se dit que c’était le moment d’en finir avec cette manie innocente et fastidieuse. »

Le plus étonnant, c’est qu’il semble s’opérer une dissociation entre ses intérêts (fuir la monotonie, avoir une promotion) et sa passion pour l’île.

« Il donna une réponse négative, s’écoutant parler comme de loin, et après avoir esquivé la surprise scandalisée […], il alla à la cantine de la compagnie où l’attendait Carla. Il ne fit pas attention à sa déception étonnée. »

Carla n’est même pas présentée. On devine, au fil du récit, qu’elle est sa compagne officielle, qu’elle attend un  enfant, que c’était sérieux, mais que l’abandon de la promotion contrebalance tout, qu’elle l’abandonne pour la sécurité offerte par le dentiste local.

Xiros, nouvelle passion

L’île, de prime abord, parait comme irréelle. Magnifique, bien que lointaine, elle ne semble pas réelle.

« […] lorsque dans l’ovale bleu du hublot entra le bord de l’île, la frange dorée de la plage, les collines qui montaient vers le haut plateau désolé. »

« […] quand il se redressa, l’île s’effaça du hublot; il ne restait que la mer, un horizon vert interminable. »

La vision de l’île est hypnotique, comme absorbé par sa contemplation, il en oublie son travail, et se fait remplacer lors du passage au- dessus de l’île, pour mieux la contempler.

« Tout était faussé par cette vision inutile, régulière; sauf, peut- être, le désir qu’elle se répète, la montre consultée avant midi, le bref, poignant contact avec l’éblouissante frange blanche au bord du bleu presque noir […] »

Marini devient obnubilé par l’île, il parle de Xiros à tous, et personne n’y trouve intérêt. Comme s’il s’isolait à se passionner pour une île sans intérêt, semblable aux îles grecques voisines.

L’île ne semble pas exister, en cela qu’il ne peut pas faire partager son intérêt. Il ne peut même pas la montrer.

« […] lui, parla un peu de Xiros mais comprit vite qu’elle préférait le vodka- tonic du Hilton. »

« Une fois, il prit une photo de Xiros mais elle était floue. »

Tout l’amène vers l’île, il ne peut plus attendre. Sa dernière vision de l’île est intrigante. Déjà, il était impossible qu’il distingue avec autant de précision une île vue du ciel, mais sa dernière vision de l’île est irréelle.

« Ce jour- là, les filets se dessinaient avec précision sur le sable et Marini aurait juré que le point noir à gauche, au bord de la mer, c’était un pêcheur qui devait regarder l’avion. »

Le jour face au ciel

Retour à la réalité

Une fois de plus, comme dans La nuit face au ciel, le héros est exposé face au ciel, ce qui le ramène à la réalité.

« Il s’étendit sur le dos parmi les pierres chaudes, s’habitua à leurs arêtes enflammées et regarda verticalement le ciel; au loin lui parvint le bruit d’un moteur d’avion. »

Pourtant, il est allé sur Xiros, entreprise difficile. Et tout a semblé comme il se l’était imaginé, depuis l’avion. Et changer de vie paraissait faisable. Mais le passé ressurgit brusquement.

« Incapable de lutter contre un si long passé, il ouvrit les yeux et se redressa et, au même moment, il vit l’aile droite de l’avion presque au ras de sa tête, le changement de bruit des turbines, la chute presque verticale dans la mer. »

Sauver le passé

Martini, sur l’île, a réalisé des exploits dès son arrivée, avec une facilité qui les présente comme naturels : plonger d’une falaise, se faire absorber par le courant et regagner la mer, puis rejoindre le rivage, et tout cela sans discontinuer, sans fatigue. Ce n’est pas normal.

Lorsque l’avion disparait dans l’eau, Marini plonge pour le rejoindre, et sauver un rescapé.

« A quoi bon la respiration artificielle puisque à chaque convulsion la blessure semblait s’ouvrir un peu plus, elle était comme une bouche répugnante qui appelait Marini, l’arrachait à son pauvre bonheur si court dans l’île, lui criait dans un flot de sang quelque chose qu’il n’était plus à même de comprendre. »

Épilogue

Xiros, une Avalon ?

Rien n’était réel. Ce que laisse penser la fin de l’histoire :

« Mais, comme d’habitude, il n’y avait qu’eux dans l’île, et le cadavre aux yeux ouverts était le seul nouveau parmi eux. »

Ainsi, lorsque la narration devient impersonnelle, on apprend la vérité. Marini venant sur l’île, son paradis, cela n’a jamais existé.

L’avion qui s’est écrasé, c’était son avion. Le naufragé, c’était lui. Son rêve, si réel, voulait mettre de la distance avec la réalité de sa mort. Mais tout à une fin, et le Marini du rêve s’efface à la mort du steward sur la plage.

Alors on peut remettre en question, à la manière de Mulholland Drive, tout le récit.

La chronologie était sans doute fidèle, mais pas les réactions de Marini, toutes dirigées vers l’île. La vérité est celle, logique, qui ne tient pas compte de l’île.

La véritable histoire

Marini s’ennuyait dans sa routine.

Aussi, lorsqu’il en a eu l’occasion,il a accepté sa promotion, le changement de ligne vers New York. A la joie de Carla, sa compagne.

Mais alors qu’il se rapprochait de ses vacances, avant de pouvoir changer d’affectation, l’avion a perdu d’altitude, d’où la vision de l’île qui se faisait plus précise à chaque instant, et non pas au fil des jours.

Finalement, tout proche du hublot, il est le seul à pouvoir s’échapper de l’avion qui sombre dans l’eau, mais sévèrement blessé, il ne peut que s’échouer sur l’île avant de mourir.

Impossible, avec sa blessure.

Au final …

Le récit de Marini est erroné, c’est un rêve, dont il se réveille amèrement. Ou plutôt non, puisqu’il semble s’évaporer après avoir sauvé son propre corps.

L’histoire qui me parait plausible est aussi impossible. Sinon il n’y aurait pas qu’un corps sur la plage. Avec sa blessure, le steward ne pouvait pas nager, il aurait dû sombrer avec l’épave.

Alors que s’est- il passé? Tout me laisse penser que le Marini du rêve était suffisamment investit du désir d’être réel qu’il a pu vivre sur l’île brièvement. Personne ne s’en souvient, puisqu’il n’existait pas dans la réalité.

Cependant, il a pu être suffisamment réel pour comprendre que c’était son avion qui sombrait, qu’il était important qu’il sauve le Marini de l’avion, la source de ces chimères désespérées qui eurent pris corps sur l’île, seul paradis s’opposant à la mort, avant que la mort s’impose aux deux Marini.

P.S.

« Kaliméra » signifie « bonjour » en grec.

A midi, le soleil est à son zénith.
Il est sans doute impossible de voir, en avion, autre chose que le soleil, surtout à ces latitudes (méditerranée=respect du zénith du soleil, comme on est proche de l’équateur).
Il n’est pas impossible que le soleil ait ébloui le pilote. Il est inimaginable que Marini puisse distinguer quoique ce soit, avant le crash…

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A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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8 commentaires pour L’île à midi (Julio Cortazar, recueil « Tous les feux le feu »)

  1. Ping : Tous les feux le feu, de Julio Cortazar | Du thé sur le canapé

  2. Pierre dit :

    Je viens juste de terminer cette magnifique nouvelle.
    L’analyse que tu en fais me semble très juste et ne rompt en rien son climat fantastique.

    Bravo et merci

  3. Vincent dit :

    Bonjour j ai vu l’adaptation en court métrage ! Un bijou qui m’amène ce soir à commander le texte et lire toutes les analyses…je suis bouleversé

  4. francois dit :

    Ayant vu le beau film ce soir, j’ai envie de lire la nouvelle, et suis heureux d’avoir découvert ces éclaircissements. Une petite morale peut-être hors de propos du livre que je me suis inventée, ou plutôt qui s’est imposée à moi, c’est que: soit on choisit d’aller là où l’on rêve sans tergiverser vivant et heureux, soit on risque d’être obligé d’y aller… autrement… Donc prendre les bonnes décisions!

  5. francois dit :

    … Car le vieil homme qu’il égorge c’est lui même, dont il coupe la vie en continuant d’être steward si il ne prend pas la décision d’aller vivre sur cette île… ?…

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