La Fanfare (Julio Cortazar, recueil « Fin d’un jeu »)

Un argentin, Lucio Medina, se rend au cinéma Opéra pour y voir la réédition d’un film d’Anatole Litvak dont il avait manqué la sortie.

Pourtant, rien ne se passe comme prévu.

Ce qui l’amènera à changer de vie…

Aller au cinéma

Pour Lucio, aller au cinéma, c’est suivre une séquence immuable qui l’amène enfin au film. Pourtant, rien ne se passe comme prévu.

« Le programme annonçait les actualités, un dessin animé et le film de Litvak. »

« Il y avait là quelque chose qui n’allait pas, quelque chose d’indéfinissable. Plusieurs femmes remarquablement obèses se répandaient au parterre et, à l’imitation de celle qui était assise à ses côtés, elles étaient accompagnées d’une progéniture plus ou moins nombreuse. »

L’entracte s’éternise, alors que le dessin animé a fait suite aux actualités assez vite. Et ces gens, d’une apparence toute semblable, continuent à arriver en salle.

Le magazine Critica, qu’il feuillette pour passer le temps ne remplit pas son office.

Finalement, l’attente prend fin, les lumières s’éteignent, mais ce n’est que pour faire place à un concert imprévu.

La fanfare

« […] le chef leva sa baguette et un vacarme indescriptible monta de l’orchestre sous le fallacieux prétexte d’une marche militaire. »

Soudain, passé son abasourdissement, Lucio comprend :

  • Le spectacle est donné en l’honneur des employés d’une usine,
  • sans que rien n’ait été indiqué, pour être sûr que la salle soit comble, même si le public n’a pas demandé ce spectacle.

« […] mon intelligence […] en déduisit la probable vérité : un spectacle pour les employés d’une fabrique d’espadrilles et leur famille que ces forbans de l’Opéra se gardaient bien d’inscrire sur leur programme pour pouvoir vendre les places qui restaient disponibles. Ils se doutaient que si les habitués avaient eu vent de cette fanfare, ils ne seraient jamais entrés, même par la force des baïonnettes. »

La parodie

Mais la fanfare est une parodie de fanfare : peu de musiciens jouent réellement, la plupart fait semblant. Le maestro n’en est pas un, il ne maîtrise pas son pseudo- orchestre.

« Au cours du deuxième morceau […], Lucio fit de nouvelles découvertes. La fanfare, elle- même, était un énorme bluff, sur une centaine de participantes, un tiers à peine jouait vraiment. Le reste était pur chiqué, les plus jeunes brandissaient bien trompettes et clairons à l’imitation des véritables exécutantes mais la seule musique qu’elles faisaient était celle de leurs fort belles cuisses que Lucio trouva dignes d’éloges et d’intérêt, surtout après quelque triste expérience dans les environs du Maipo. »

Alors que le concert semble terminé, ce n’est en fait que le début, pour un spectacle tout autre. Le public, qui déjà applaudissait la cacophonie, semble apprécier de ses applaudissements le spectacle suivant.

La fanfare se met à marcher, ou plutôt faire semblant d’exécuter une marche militaire, sur place!

« Il y eut une modeste ovation à la fin et le rideau s’abaissa comme une vaste paupière, pour protéger les droits si malmenés de la pénombre et du silence. »

La révélation

« Mon étonnement était passé, me dit Lucio, mais même pendant le film qui était excellent, je ne pu me délivrer d’une impression d’étrangeté. […] D’abord j’aurais dû m’approcher de la caisse en sortant et leur dire ma façon de penser. Je ne l’ai pas fait […]. Pourtant ça n’était pas tant ça qui m’irritait, il y avait autre chose, pus obscur. A la moitié du deuxième verre, je commençai à comprendre. »

Lucio comprend enfin que la fanfare était une allégorie, une métaphore de la vie réelle :

  • Tout y était faux en apparence, car les apparences sont faîtes pour tromper.
  • Les attentes ne sont pas récompensées, puisqu’après avoir supporté le concert, il a dû endurer la marche.
  • Les récompenses n’ont pas les effets escomptés, puisqu’il a finalement pu voir le film, mais sans pouvoir en profiter, hanté encore par le spectacle précédent.

Il quitte alors le pays et son emploi. Sans doute comprend- il que sa vie est insatisfaisante, et qu’il doit la changer, avant de perdre la lucidité qu’il avait eu pendant le spectacle, et dont l’effet déjà s’estompe, puisqu’il ne parvient plus à voir au- delà des apparences.

L’avis de l’ami

Le récit de l’ami de Lucio se termine par un paragraphe dense, où tout semble confus, selon l’ami.

  • Il n’y a aucune preuve de l’existence de la fanfare.
  • Même si elle existait, Lucio a sur-réagit au spectacle.

L’ami rejette donc la révélation de Lucio. Il ne la comprend pas, et la trouve confuse. C’est pour lui un moyen de retourner à sa vie « normale », sans être affecté par l’histoire de Lucio.

Lucio est sans doute mort, car l’ami s’imagine sans doute que changer de vie est une folie impossible.

« L’exil de Lucio, son changement de vie viennent peut- être tout simplement de son foie, ou d’une femme. »

Par cette remarque, l’ami balaye tout le récit de Lucio. Que la fanfare ait existé ou pas n’est pas l’important. C’est la lucidité sur la réalité du monde, qui a changé Lucio, qui compte. Et c’est trop important pour que l’ami puisse se pencher sur cette idée.

Mon avis

Il y a l’illusion, la Maya, et aussi la perception de la cage de notre vie, que j’ai déjà effleuré ci- dessus.

MAYA

« Il sentit confusément qu’il lui avait été donné de voir enfin la réalité. Un moment de la réalité et elle lui avait paru fausse parce qu’elle était la véritable, celle qu’il ne voyait plus à présent. Ce qu’il venait de voir, c’était le vrai, c’est- à- dire le faux. »

Lucio a donc fait l’expérience de la Maya, soit l’illusion de la réalité extérieure.

Dans la philosophie bouddhiste, le monde extérieure est une conception mentale, qui est propre à  chacun. Les illusions s’apposent entre le monde véritable et nos sens, pour nous empêcher de le voir tel qu’il est.

C’est une autre façon de dire que chacun voit le monde d’après les filtres de son mode de pensée.
Comme JD, le médecin de SCRUBS, qui ne voyait plus les femmes qui ont un anneau au doigt.
Comme le religieux qui voit des fidèles ou des hérétiques ou ennemis de sa religion.
Comme le souffrant qui voit la santé comme source de bonheur.
Comme l’affamé qui ne voit que de la nourriture, ou son absence.

La cage :  en sortir, et sa forme

J’ai failli mourir. Deux fois, dont une quasi- noyade. A chaque fois, j’ai eu une vision du monde éclairée. Le chemin du bonheur me semblait clair. Et j’ai perdu cette vision, pour revenir à ma vie habituelle.

En voyage à l’étranger, j’ai pu, comme le disait un auteur (j’ai oublié qui), percevoir la forme de ma cage, l’épaisseur de ses barreaux, et les moyens de m’en échapper à mon retour.

Le voyage serait le moyen de lutter contre les chaînes qu’il nous faudra revêtir au retour. Qu’il s’agisse de cet emploi que je n’aime pas, de cette ville que je souhaite quitter, de cette façon que les autres ont de me traiter, le voyage permet de mieux percevoir sa condition initiale.

C’est pourquoi il est considéré comme un loisir, car il ne serait pas possible de quitter durablement sa cage.

Ouvrir les yeux

Lucio voit au- delà de la Maya. Il voit aussi le cycle du voyage, lorsqu’il évoque à son ami les vacances, la vieillesse, le travail, les économies.

C’est donc, en quittant Buenos Aires, l’illusion de cette vie qu’il a rejeté, ainsi que le cycle du voyage et du retour.
Aussi, il n’est pas revenu.

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A propos Erick

INFP, en transition : écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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Un commentaire pour La Fanfare (Julio Cortazar, recueil « Fin d’un jeu »)

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