Réunion (Julio Cortazar, recueil « Tous les feux le feu »)

« Je me souviens d’une vieille histoire de Jack London dont le héros appuyé à un tronc d’arbre s’apprêta à finir dignement sa vie. »
Ernesto Che Guevara, La Sierra y el llano, La Havane, 1961

Réunion débute avec cette citation, pour brosser le débarquement de révolutionnaires dans une baie de Cuba, en période pré- communiste.

Alors que la nouvelle s’avère engagée et réaliste, quant au portrait de la peur et des conditions de santé des protagonistes qui se dégradent, la nouvelle est axée sur la confiance placée auprès des meneurs de cette équipée, confiance mise à mal par leurs probables décès.

« Personne ne prononçait le nom de Luis, la crainte qu’on l’ait tué était le seul ennemi véritable […]. »

La place du chef

Cette nouvelle m’a impressionné de par la figure métaphorique employée pour symboliser la passation de commandement entre le narrateur et Luis, le chef qui a été perdu durant leur débarquement.

« Avant de m’endormir,j’eus comme une vision : Luis, appuyé à un arbre et entouré de nous tous, portait lentement la main à son visage et se l’enlevait comme un masque. »

Cette métaphore se poursuit, entraînant le narrateur dans une ambiance onirique, où il sent la nature animée d’une musique de Mozart, qui lui permet d’occulter la disparition probable de Luis, et la mort avérée de presque toute la troupe.

A la Pyrrus

Les compagnons, dans des conditions malheureuses, parviennent à progresser, mais c’est toujours au prix de pertes conjointes.

« On ne pouvait pas en croire nos yeux, on en a mangé comme on aurait mangé du fantôme, même Tinti en a mâchouillé un  bout qu’il a rendu deux heures après avec son âme. »

« Tu parles de nouvelles. C’était comme une espèce de folie froide qui, d’un côté, consolidait le présent avec des hommes et de la nourriture, mais qui effaçait le futur d’un revers de main. »

L’absence de soutien

« Je me suis demandé ce que devait penser mon ami de tout cela, de Luis ou de moi, et ce fut comme si je voyais la réponse écrite sur son visage […], un visage satisfait, empâté par la bonne vie, les éditions de luxe et l’efficacité d’un bistouri réputé. Il n’avait même pas besoin d’ouvrir la bouche pour me dire je pense que ta révolution n’est rien d’autre que … ces gens- là ne pouvaient mettre à nu les motifs véritables de leur pitié, facile et sur commande, de leur charité bien ordonnée et orchestrée, de leur dévouement pour ceux de leur caste, de leur antiracisme de salon, de leur catholicisme avec dividende et fêtes carillonnées, de leur littérature molle, de leur folklore avec bol à maté cerclé d’argent, de leurs réunions de ministres à genoux, de leur stupide agonie, inévitable à plus ou moins longue échéance. »

Ce passage (immense, il est vrai) est caractéristique de l’esprit révolutionnaire. Une révolte mue par des valeurs qui ont été piétinées et remplacées par un ersatz, une copie destinée à les mimer en tous points sans en avoir le contenu ni la portée.

Cortazar évoque la même idée dans Cronopes et Fameux, lorsqu’il aborde la piété des Fameux, qui consiste à se pavaner de ses bonnes actions (pur sa conscience ou aux yeux de tous) sans envisager la réelle portée de ses dons, de l’aide accordée, sans relativiser l’impact, souvent bref et  sans conséquence pour celui qui en est destiné.
(il s’agit du Fameux qui aide l’Espérance à remonter son arbre, sans s’assurer qu’elle n’en retombe pas).

Au final

Je ne raconterai pas tout, la nouvelle est animée d’un esprit cher à la France, et qui se plait à être ranimé ces temps- ci, de crise sous fond de domination internationale, où les peuples européens en viennent à perdre toute liberté au profit d’instances supranationales obscures. Où l’idée de changement est inabordable et totalement ridiculisée par le 4ème pouvoir. Où la fatalité est exposée au grand jour.

Un texte évocateur, actuel, dont personne ne souhaiterait s’inspirer sans passer pour un traître, comme tout révolutionnaire qui se respecte : seule la victoire garantie la reconnaissance des valeurs et idéaux véhiculés.

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A propos Erick

Diététicien, INFP, yogi coincé, coureur amateur. Buts: écrire mieux, donner du sens à chaque expérience en organisant par écrit mes impressions !
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Un commentaire pour Réunion (Julio Cortazar, recueil « Tous les feux le feu »)

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